Portrait de Céline Sciamma, réalisatrice

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Une femme qui parle de filles, c’est déjà assez rare dans le cinéma actuel pour qu’on s’intéresse de près à Céline Sciamma, 35 ans, réalisatrice de trois films miraculeux sur l’identité, l’adolescence et la -osons le mot- féminité. Trois films donc, qui font d’elle une des réalisatrices les plus passionnante du paysage cinématographie français contemporain. Du premier Naissance des pieuvres (2007) au dernier Bande de filles (qui sort le 22 octobre au cinéma), en passant par Tomboy (2010), on ressent à la fois de la douceur, de l’effervescence et – osons à nouveau le mot – de la sensualité, à la vue de ses films. Chaque fois on est bluffé par cette manière de faire du neuf avec des sujets pourtant très balisés: premiers émois amoureux, banlieue, enfance … tout devient autre avec Céline Sciamma, sans avoir à définir un genre. Portrait de la réalisatrice en artiste polymorphe.

Une réalisatrice qui  « aime regarder les filles »

On les connait ces jeunes filles, on les a vues, on les a croisées, on les a même parfois rencontrées, on a connu leurs émois, leurs doutes, leurs envies, leurs désirs. Mais les a-t-on vraiment écoutées, regardées, observées ? A-t-on aperçu leur grâce, entendu leurs mots ? Pas vraiment. Ces filles-là, qu’elles soient une bande de filles noires ou des presque adolescentes en plein bouleversement identitaire et sexuel, Céline Sciamma leur a donné un espace de parole, mais aussi un espace corporel et surtout artistique. Le corps, Céline Sciamma, au physique sage et à l’allure discrète de fillette mature et structurée, le filme avec fougue, sans jamais le mettre complètement à nu. Ses actrices, des novices, elle les met en scène au corps à corps, au désaccord. Elles sont à la croisée d’un chemin, prêtes à se lancer, à s’émanciper. La réalisatrice les raconte alors qu’elles s’initient au monde. Des récits d’initiation donc dont le plus abouti est le dernier Bande de filles. Sa volonté de faire exister (les filles), à travers sa caméra polysexuelle, est vivace.  C’est la première force de son cinéma : faire exister des marges.

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Cette réalisatrice-là a grandi en banlieue – Cergy-Pontoise – et est très vite devenue cinévore, se passionnant pour de nombreux cinéastes avant de grimper à Paris pour intégrer la Fémis, qu’elle défend corps et âme. Mais son parcours est surtout jonché par une immersion permanente dans le collectif. Celui d’un tournage, d’un casting, toujours sauvage, d’un monde politique aussi qui l’attire au travers de meetings ou même de manifestations identitaires. Le mariage pour tous elle l’a défendu, comme l’homosexualité dans Pauline, un court métrage d’une collection de films « contre l’homophobie », mais elle est aussi aller voir de l’autre côté,  celui de la « Manif pour tous ». Qui s’y frotte ne s’y pique pas forcément, et si elle n’a pas résisté longtemps aux défenseurs de la famille traditionnelle, elle qui balaye les adultes-référents de presque tous ses récits, Céline Sciamma a le mérite de fourrer son nez partout pour s’enivrer de la force du collectif et en faire le cheval de bataille de ses films. Depuis ces nageuses synchronisées qui ne font qu’une dans Naissance des pieuvres, jusqu’aux survoltées de Bande de filles, dansant comme un seul corps sur Rihanna, elle construit aussi une identité particulière au sein du groupe. Comme elle, jeune réalisatrice au sein de la grande famille du cinéma qu’elle connaît bien. Car Céline Sciamma est aussi une touche à tout. Là encore rien n’est arrêté, dans les formats qu’elle appréhende, dans ses processus d’écriture. Ainsi, elle participe à d’autres enjeux de cinéma, siège dans les commissions d’avance sur recettes, participe à un groupe de réflexion sur l’évolution de la Fémis. Elle ouvre le champ de son écriture et a collaboré, pour la télévision, qu’elle voudrait plus exigeante, à l’écriture des premières versions de la série Les Revenants sur Canal+. Céline Sciamma utilise aussi sa plume pour les autres, dont le scénario du prochain Téchiné. Comme les plans de Bandes de fille, la réalisatrice ne cesse d’élargir le champ de ses compétences, de sa vision et des possibles.

 « Le cinéma est le seul endroit où l’on peut partager des solitudes »

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Il y a donc plein de filles chez Céline Sciamma, qui sont à l’orée du désir, souvent homosexuel mais pas seulement. Pourquoi si jeunes ?  Parce qu’à cet âge-là, devant le désir,  « on est toujours dans l’inassouvi », répond-elle*. La réalisatrice veut maintenant s’attaquer à d’autres sujets. De la périphérie ou ira-t-elle ? Mystère. En attendant, on ne cesse de suivre le trouble identitaire – pas forcément sexuel – des filles que fait exister Céline Sciamma. Le soir d’une avant-première parisienne de Bande de filles, au milieu de ces grandes filles noires impressionnantes de naturel dont elle a fait un sujet de cinéma, Céline Sciamma semblait soudain toute petite. Pourtant, elle devient grande, elle aussi, quand on voit à quel point elle maîtrise son sujet, son désir de raconter, de faire découvrir. Toujours, sans son collectif, elle fait émerger une figure de jeune fille qu’elle souhaite intemporelle. Une solitude que le cinéma – dit-elle – permet de partager. Ce soir-là, Céline Sciamma avait donc des airs de jeune fille à côté de ses actrices. Mais on la sent aussi revendicatrice. Surtout quand on lui demande « et les hommes dans tout ça ? ». Ce n’est pas qu’elle porte un regard négatif sur eux, c’est qu’ils l’intéressent moins. Elle filme des filles qui doivent devenir filles à la Simone de Beauvoir écrivant : « On ne nait pas femme on le devient ». Embrasser trop de sujet à la fois, le féminin en est déjà assez vaste, ce serait s’éparpiller. « Ça me semblait plus juste d’ôter leur point de vue, de tout appréhender du côté des filles, quitte à ce qu’ils (les garçons) deviennent de purs objets, plutôt que de les faire exister de façon anecdotique »*, a-t-elle déclarée à propos de Naissances des pieuvres. Mais si « ses » filles peuvent aimer des garçons, se définir par rapport à eux, ce n’est pas son sujet pour le moment voilà tout. D’autant que la solitude s’invite toujours dans le collectif de Sciamma quand les filles qu’elle met en scène se travestissent par le vêtement ou l’objet, elles sont (presque) toujours seules. Ce n’est pas forcément pour changer de sexe – comme Laure avec son sexe en pâte à modeler dans Tomboy –  mais parce que le corps nous accompagne tout le temps, qu’il faut se l’approprier, se définir par lui en l’habillant. La plus travestie – et pourtant la plus hétéro – c’est Marième qui, à chaque costume enfilé, s’approche un peu plus d’elle-même. Seule, elle aussi, face à l’écriture, Céline Sciamma dit prendre le temps d’écrire la fin de ses films, toujours ouverts, et sentir quand il est temps de quitter le parcours de ses personnages. Voilà qu’elle sait se détacher.

Grandir

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Faire exister, son combat, ce n’est pas que dans les films. Ainsi, le soir de l’avant-première de Bande de filles, on sentait que tout était encore possible pour les jeunes actrices. A l’image de Marième qui épuise, à toute vitesse, toutes les identités possibles, les jeunes filles ce soir-là acclamées par le public comme par leurs ami(e)s présents dans la salles, ont vécu une carrière en version accélérée. A peine actrices, déjà à Cannes, partout acclamées. Elles doivent maintenant se poser pour grandir, au cinéma ou non. Et Céline Sciamma ? Si elle regrette que Jane Campion n’ait pas vue son film, sélectionné (seulement) dans la catégorie « Un certain regard » à Cannes, elle se trouve à sa place là où elle est. Attend peut-être, mais ne travaille pas pour les récompenses. Si elle en a reçu une en 2007, soit le Prix Louis-Delluc du premier film, elle fait du cinéma avant tout parce qu’elle a du désir pour ses personnages, qu’elle aime ses actrices. Parfois, celles-ci, à leur tour césarisées, lui rendent hommage, d’un « parce que je l’aime », tout simple, tout en émotion. En voilà une jeune fille qui achève de grandir sous nos yeux depuis qu’on l’a découverte fascinante et perdue dans Naissances des pieuvres. Grandir, c’est ce que Céline Sciamma ne cesse de mettre en scène, films après films, et ce qu’elle souhaite faire définitivement pour ses prochains personnages, qui seront certainement des adultes après une trilogie consacrée à l’aube de la vie des filles, loin des cases conçues par les plus grands et auxquelles elles échappent encore.

* entretien avec les « Inrockuptibles » en 2007

Céline Sciamma en quelques dates clefs :

1978 : Naissance à Pontoise

2007 : elle utilise un scénario écrit à La Femis pour tourner son premier long métrage Naissance des pieuvres qui est sélectionné à Cannes dans la catégorie « Un certain regard » et aux Césars du meilleur premier film puis récompensée par le Prix Louis Delluc du premier film

2010 : Tomboy rencontre un succès critique et auprès des spectateurs

2012 : Prix Jacques Prévert (meilleur scénario original) pour Tomboy

2014 : Bande de filles, sélectionné dans la catégorie « Un certain regard » à Cannes

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