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Le cinéma et la peinture sont intimement liés. L’art cinématographique a besoin, et s’appuie, sur l’art pictural. Aussi n’est-il pas rare de retrouver de nombreuses toiles et œuvres diverses, fictives ou non, dans des métrages de toutes sortes : Le Garçon à la pomme, The Grand Budapest Hotel ou encore certaines séries comme le générique de Desperate Housewives. Revenons ici sur les liens étroits entre ces deux arts et comment ils s’influencent.

Commençons par le plus évident, peut-être : l’art, et plus particulièrement la figure de l’artiste, a depuis toujours fasciné. Ainsi n’est-il pas rare de voir fleurir des documentaires ou des biopics sur des peintres, qu’ils aient existé ou pas.

L’Artiste

L’artiste, et plus particulièrement sa technique, suscite énormément d’intérêt. Ainsi nous essayons tous de comprendre comment un chef-d’œuvre a pu être conçu, comprendre d’où vient le talent d’une personne qui n’apparaît pas si différente de nous. Nous sommes tous humains, après tout. Alors d’où vient le génie ? Henri-Georges Clouzot a essayé de donner une réponse en livrant le documentaire Le mystère Picasso, en 1955. Pour cela il a filmé soigneusement le processus créatif du peintre espagnol.  Le réalisateur a également déclaré que :

« Pour savoir ce qu’il se passe dans la tête d’un peintre, il suffit de suivre sa main ».

C’est ce qu’il nous propose de voir : le parcours de la main de l’artiste sur sa toile, les lignes qu’il trace. Sans jugement, juste en nous laissant regarder, Clouzot nous donne un aperçu de sa technique. Voici un extrait de la séquence d’introduction du long-métrage:

Un autre documentaire explore la facette artistique d’un réalisateur, cette fois-ci David Lynch, dans David Lynch: The art life de Jon Nguyen et Rick Barnes. Cette œuvre revient sur son histoire pour montrer son parcours universitaire en tant que peintre, puis comment il est devenu réalisateur. Nous apprenons beaucoup d’anecdotes sur son vécu, et cela nous permet de mieux appréhender le monde qu’il a créé dans toutes ses réalisations. Entre autres, l’artiste explique comment la vision d’une femme nue, dans la rue alors qu’il était enfant, a marqué à vie son imaginaire…

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L’instant fatidique par David Lynch

Les films traitant de peinture ou d’art en général choisissent souvent de parler de la figure de l’artiste à travers le prisme de la vie du concerné. Ainsi dans Basquiat the radiant child (2010) de Tamara Davis, le travail de Jean-Michel Basquiat est évoqué en même temps que son vécu. La réalisatrice fait d’ailleurs intervenir des amis du peintre et gaffeur. Si on s’intéresse à ce sujet, il constitue un must-see incontournable, d’autant plus que la musique du documentaire a été en partie faite par un des membres des Beastie Boys, Adam Horovitz. Voici le trailer ci-dessous (il n’en existe pas en français) :

On peut parfois retrouver également la démarche inverse. Par exemple dans le court-métrage d’Alain Resnais, Van Gogh, sorti en 1947, qui évoque la vie du peintre néerlandais grâce à ses tableaux, mais avec quelques lacunes malheureusement. Van Gogh est d’ailleurs un peintre qui inspire beaucoup les cinéastes, puisque Maurice Pialat lui consacre un film en 1991. Cependant, le réalisateur prend beaucoup de liberté avec l’œuvre et la vie de l’artiste. Ce n’est pas étonnant qu’il intéresse autant les cinéastes, car il incarne le peintre impressionniste obsédé par son art, le peintre furieux en proie à des moments de folie. On retrouve également une biographie du peintre chez Vincente Minnelli : La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956).

Dans une catégorie à part se situent également les films réalisés par des peintres. Le plus célèbre est sans doute celui né de la collaboration entre Salvador Dalí et Luis Buñuel : Un chien andalou, sorti en 1929. Ode par excellence au surréalisme (dont le Manifeste est défini en 1924 par André Breton, chef de file de ce courant artistique), il incorpore tout ce qui fait son essence : des plans sans logique apparente, une place laissée à l’inconscient, un onirisme habité.

Il existe d’ailleurs de nombreux peintres qui se sont intéressés à la recherche cinématographique, pour souvent créer des films expérimentaux ou underground. En outre, un des premiers artistes à le faire est Fernand Léger, aidé de Dudley Murphy, avec, en 1924, son Ballet Mécanique. Il est présenté comme le premier film « sans scénario », d’origine dadaïste (courant post-surréalisme). Il a été réalisé d’après le ballet du compositeur américain George Antheil du même nom. Le voici en intégralité dans sa version originelle silencieuse (le compositeur et le peintre ayant pris des chemins différents) :

Ce court-métrage se présente comme un des chef-d’œuvres du cinéma expérimental, avec des successions d’images kaléidoscopiques usant casseroles et autres ustensiles de cuisine. Il témoigne également de l’intérêt porté par les artistes du début du XXème siècle pour la technologie et la science. Ainsi les peintres utilisent le médium cinématographique pour interroger, questionner le procédé créatif, en repousser les limites. Cela leur permet aussi de prolonger leur recherches picturales sur un autre support. Ils se désintéressent également de la narration pour travailler la composition du cadre et l’image. Ce n’est pas étonnant puisque le travail pictural ne s’imbrique pas dans la recherche narrative.

Ce qui surplombe tout le reste chez les artistes peintres, et ce qui fascine principalement les réalisateurs qui essaient de les comprendre, semble donc être la recherche d’une esthétique picturale.

La question de l’esthétique

La recherche d’un esthétisme n’est pas l’apanage des peintres, puisqu’il en va de même pour chaque domaine artistique. Là où le domaine du cinéma se rapproche de celui de la peinture, c’est qu’ils ont des courants artistiques en commun.

Prenons par exemple l’expressionnisme allemand : il se retrouve aussi bien au début du XXème siècle chez des peintres tels que Kirchner que chez des réalisateurs comme Fritz Lang ou Murnau un peu plus tard. Ce courant apparaît en Allemagne dans une période de crise profonde où l’on sent la Première Guerre Mondiale approcher. Les studios allemands UFA développent un méthode pour pallier le manque de moyens des productions : utiliser une mise en scène particulière pour créer une atmosphère unique et donner de l’expressivité au métrage.

Si en peinture ce courant laisse plutôt place à la distorsion des traits et des couleurs, au cinéma on use plutôt de la distinction entre le bien et le mal au travers du noir et blanc et des jeux d’ombres. On retrouve les mêmes traits émaciés et figures élancées.

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Cinq Femmes Dans La Rue de Ernst Ludwig Kirchner, 1913

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Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, 1920

Il arrive également qu’un cinéaste s’inspire directement de l’œuvre d’un peintre. C’est le cas pour Jean Renoir et son père Pierre-Auguste Renoir dont il reprend les costumes pour son métrage Une Partie de Campagne. La citation est évidente, dans la scène des escarpolettes :

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La balançoire de Pierre-Auguste Renoir, 1876

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Une Partie de Campagne, 1936

Mais ce n’est pas tout, Jean Renoir a aussi décidé de rendre hommage à son père en filmant l’histoire sur les bords du Loing, cadre qui a beaucoup inspiré son père dans ses toiles.

Ce n’est pas le seul cinéaste à s’être inspiré de tableaux pour la composition de ses plans, puisqu’on peut en retrouver très souvent chez d’autres réalisateurs. Par exemple, Pedro Almodóvar est un grand fan de toiles de maîtres, puisque grâce au travail de Jorge Luengo Ruiz, on peut se rendre compte des influences qu’il reprend pour la composition de ses plans :

Ce n’est pas étonnant que les réalisateurs s’inspirent de tableaux, car la composition des plans représente une toile en soi. Le médium pictural est utilisé pour servir le médium cinématographique (mais nous verrons cela plus tard).

D’autres encore, comme le maître japonais Akira Kurosawa, décident d’intégrer tout simplement une toile directement dans leur réalisation. Ainsi, dans son Rêves (1990), il a la volonté d’améliorer son esthétisme en conjuguant peinture et art cinématographique via le segment des « Corbeaux », dans lequel les décors se composent de toiles de Van Gogh (encore lui). Celui-ci est d’ailleurs joué par un Martin Scorsese méconnaissable.

Mais là où la peinture reste un art figé, où l’artiste est limité ne serait-ce que par son support, le cinéma dépasse cet obstacle. En un sens, le cinéma transcende la peinture, car il se permet de l’utiliser à ses propres fins.

Dans un film comme Melancholia de Lars Von Trier, le cinéaste, lors de son introduction, se sert de ralentis, d’une musique très belle de Wagner et soigne extrêmement bien son cadrage, tout cela pour créer un moment de grâce intense, dont chaque arrêt sur image pourrait faire figure de toile en mouvement. Tout cela dépasse le travail des peintres.

Travailler son esthétique

Ce qui change avec le médium cinématographique c’est que, là où on peut être tout seul à faire une toile, faire un film implique tout un groupe de personnes engagé dans le projet. Nous allons maintenant parler des gens de l’ombre, mais qui sont tout aussi nécessaire que le réalisateur pour donner vie à un métrage.

Il y a tout d’abord les costumiers et maquilleurs, essentiels pour insuffler de l’humanité à des personnages, afin qu’ils paraissent crédibles, pour qu’ils aient une identité propre et qu’ils évoluent dans un monde à l’image de l’œuvre. Ils se servent de dessins et peintures pour concevoir les décors.

Le très célèbre décorateur français Alexandre Trauner a réalisé plus de 70 décors de films dans sa carrière, notamment pour Billy Wilder dans Irma la Douce. Pour ce long-métrage, il crée un Paris luxuriant de couleurs, peuplé de prostituées et de policiers. Voici une peinture qu’il a faite pour le concevoir :

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Dans The Grand Budapest Hotel, la costumière Milena Canonero a su insuffler la vie a des personnages hauts en couleurs, à l’image de leur personnalité.

Travailler avec Wes est toujours différent car il m’emmène à des endroits différents avec des personnages différents, mais aussi différents soient-ils, il crée un monde à son image qui lui est spécifique.

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Grâce au travail des costumes et décors, Wes Anderson crée un monde particulier, il peint un monde imaginaire unique. D’ailleurs, dans ce long-métrage, il n’est pas étonnant que l’esthétique soit proche de la peinture, puisqu’une toile d’un peintre imaginaire est au centre de l’œuvre : Le garçon à la pomme.

Autre travail essentiel : la photographie. Un peu comme le travail de la lumière des peintres. Une bonne photographie assure un beau « tableau visuel ».

Prenons par exemple le film La Ligne Rouge de Terrence Malick, dont le chef-opérateur (directeur de la photographie) est John Toll. Il a su apporter un aspect éthéré, presque métaphysique au long-métrage, en donnant un aspect irréel à la lumière, sublimant chaque plan tourné par le réalisateur. Il fait de son travail une œuvre à contempler. Il a d’ailleurs été nommé pour l’Oscar de la meilleure photographie.

Les séries ne sont pas en reste puisque l’image de The Handmaid’s Tale est inspirée des tableaux de Vermeer. Le directeur de la photographie Colin Watkinson déclare même, à propos d’une scène où l’on voit Defred dans sa tenue de servante et se tenant dans l’embrasure de la fenêtre, avec le soleil formant un halo autour d’elle pendant qu’elle décrit sa vie d’esclave sexuelle :

Vermeer était une grande référence pour cette scène. Reed [le réalisateur] voulait créer une certaine atmosphère alors j’ai trouvé ce faisceau lumineux aveuglant qui produit un bel éclairage volumétrique. Je l’ai utilisé pour éclairer l’atmosphère et superposer l’image, comme les vieux peintres le faisaient. Ils recouvraient encore et encore leur toile de peinture pour l’améliorer, et c’est ce que j’ai essayé de faire pour la lumière.

Ne pourrait-on pas rassembler cinéma et peinture en disant qu’ils sont dans la continuité l’un de l’autre ? L’étalonnage, le travail des couleurs se rapproche grandement de ce que font les artistes picturaux. Ce qui dépasse cet aspect, est peut-être l’aspect mouvant des images et du découpage qu’elles subissent. En soi, le travail des monteurs. On peut aussi lier le cinéma à d’autres arts, comme la musique.

Ainsi les réalisations de l’anglais Edgar Wright sont connues pour toujours avoir un lien avec la musique, le montage s’accordant parfaitement par-dessus. En témoigne cette scène de Baby Driver :

Ce sont par tous ces aspects que cinéma et peinture sont liés, et l’on peut dire finalement que, métaphoriquement, filmer c’est peindre. Peindre la société, peindre des portraits de personnages, peindre des instants de vie.

Film Meets Art : Extrait vidéo de scènes de films inspirés des tableaux de grands artistes

Pour aller plus loin:

Un article sur les films de peintres

Un article sur les liens entre Wes Anderson et la peinture

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