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Le Festival de Cannes s’achève dans quelques heures, et ces deux semaines intensives de cinéma n’ont pas été de tout repos. Événement de grande ampleur, cette cuvée 2018 a vu de nombreux thèmes apparaitre et réapparaitre dans beaucoup de ses films. Comme celui de la filiation et de la famille : et c’est peu dire.

Le Festival de Cannes, au-delà d’être une fête du cinéma, offre une panoplie d’œuvres venues de tous les horizons, qui essayent d’analyser le monde dans lequel nous vivons actuellement et nous questionnent sur les fondations sur lesquelles nous nous reposons. La famille fait partie de cette catégorie de thèmes sur lesquels ce Cannes 2018 a appuyé avec plus ou moins de vigueur. Sauf qu’au lieu d’ériger telle ou telle manière de concevoir la filiation, les films sortis durant ces deux dernières semaines n’ont pas arrêté de nous interroger et de déconstruire l’organigramme même du foyer familial.

Cette enclave n’est pas qu’une seule porte de sortie vers l’avenir, et n’est pas non plus qu’un simple moyen d’évoluer dans un cadre bienveillant et éducatif. Des films comme Les Moissonneurs de Etienne Kallos ou Yomeddine d’Abu Bakr Shawky désacralisent la famille et la vision biologique que l’imagerie collective essaye de nous placarder : cette sphère intime se compose et se vit par le prisme de l’amitié, des sentiments de l’être, de la solidarité et non par le biais d’un respect qui s’établit par la hiérarchie ou les lois du sang. Comme en atteste, aussi, cette jeunesse russe dans Leto qui devient une véritable petite smala qui ne se quitte jamais, car au travers de la musique et de leur passion commune pour la liberté, ils ont su trouver refuge dans un enclos dans lequel ils peuvent plus facilement s’identifier et s’appréhender soi-même. L’identification, c’est le point central de toute la difficulté de la dialectique faite autour de la filiation. Cette dernière est aussi le premier révélateur de rejet, et la première frontière qui devient le reflet des mœurs de la société : soit par engrenage enfantin, soit par mentalité culturelle à l’image du personnage de la mère dans Rafiki de Wanuri Kahiuou ou des piètres parents de Capharnaüm de Nadine Labaki.

Voir ces parents abandonner ou insulter leurs enfants pour des raisons qui les dépassent, et pour des motivations qui sont de l’ordre de la répression de la liberté d’être de tout un chacun, comme cela peut être vu dans des films évoquant l’homosexualité (Carmen y Lola d’Arantxa Echevarría) ou la transsexualité (Girl de Lukas Dhont), est quelque chose qui interpelle sur les dégâts collatéraux à l’encontre de l’enfance. C’est aussi à travers ce versant-là qu’un film comme Girl est un rayon de soleil dans cette farandole de films tristes : voir cette cohésion et ce soutien malgré les discordes et les multiples déménagements. Une famille est une entité qui devient variable, difforme, qui change de courbe mais aussi de reflet. Les engueulades, les désaccords, les chamailleries ne sont qu’une conséquence de la transformation intrinsèque du visage de la famille. Mais le choix ou l’absence de choix définit bien les horizons divers d’une « tribu » : et c’est là où le social rejoint le sociétal, comme dans Les Filles du Soleil d’Eva Husson qui voit des femmes kurdes perdant leur famille pour s’en découvrir une nouvelle en l’honneur de l’ancienne. Même la guerre, destructrice et ensanglantée, arrive à rapprocher dans le déchirement.

Vu souvent dans sa globalité, ce cercle est aussi un agglomérat d’individualités, qui se nourrit du manquement ou de la transmission de l’autre soit pour le combler, soit pour l’assiéger. La misère qui émane de la vie de ces invisibles d’Une affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda est une raison pour laquelle ce petit groupe s’est réuni et s’est adopté lui-même, surtout lorsqu’on les compare à un Japon qui efface toute trace de ses isolés de la société, d’un point de vue économique ou même culturel. Wildlife de Paul Dano voit un couple se détruire et se séparer suite à des problèmes d’argent, dans une Amérique qui se délite et Nos Batailles de Guillaume Senez observe l’épouse de Romain Duris disparaitre du jour au lendemain. Tout cela est le constat implacable de la pression sociale mise sur les foyers, où l’homme ne sait plus faire la différence entre la personne qu’il est et le travailleur qu’il devient. La famille est une chose mise de côté, où l’individualisme prime.

Difficile donc de faire cohabiter un environnement professionnel douteux et complaisant sur les libertés et les droits de chacun, avec les sentiments que l’on devrait apporter à l’autre comme en témoigne le personnage de Marcello dans Dogman de Matteo Garrone. L’État, le totalitarisme qui épuise l’identité de chacun fait de nous des animaux, qui ne font qu’aboyer dans le vent. C’est alors que Nadine Labaki pose une question politiquement incorrecte qui est passionnante : est-ce que tous les parents ont le droit de faire des enfants ? Question qui décontextualise complètement l’environnement social et ethnique de la famille et la montre de façon très naturaliste, mais qui vise la légitimité à exister. Malheureusement la cinéaste ne répond pas à ce questionnement, mais ose balancer un pavé dans la mare, qui semble vouloir décrypter la responsabilité de chacun dans ce marasme émotionnel.

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