Séries à gogo, tapis rouge, Masterclass et libre accès aux projections, tous les ingrédients sont réunis pour que cette 1e édition de CanneSéries soit un régal pour les amateurs.

Quel que soit votre style de série, que vous les regardiez pour vous changer les idées, vivre des moments intenses ou vous cultiver, une chose est indéniable : depuis quelques années la géopolitique s’est invitée sur le petit écran.

Dominique Moisi, auteur du livre La géopoliti-que dans les séries

C’est sous cet angle que l’historien et spécialiste en géopolitique Dominique Moïsi a choisi de regarder une dizaine de séries pour les analyser avec un regard nouveau. Cet amateur de livres, plus habitué aux écrits – il prête régulièrement sa plume aux Echos, au Financial Times, au New York Times et à Die Welt – qu’aux images, s’est laissé tenter par l’exercice grâce à ses grands enfants, qui l’ont initié aux plaisirs du binge watching. Il nous a livré ses impressions pendant une Masterclass de CanneSéries.

Le premier constat de M. Moïsi est inattendu : les séries renouent avec les feuilletons que les journaux publiaient chaque semaine à la fin du XIXe siècle. Les grands romans d’Alexandre Dumas, Honoré de Balzac ou Charles Dickens ont été dévoilés de manière hebdomadaire, attisant la curiosité du public, avant de devenir des livres.

En se prenant au jeu des séries, le public privilégie à nouveau la longue durée, celle qui a « le temps du temps » et permet de découvrir de multiples personnages et de s’attacher à eux. En réalité cette évolution correspond à celle du monde, passé d’un univers bipolaire (États-Unis/URSS) à un monde multipolaire, devenu plus complexe et dans lequel une foultitude de situations sont imbriquées.

Les séries, miroirs de nos angoisses

Après s’être intéressé à La géopolitique de l’émotion en 2009, livre dans lequel l’auteur cartographie le monde selon les émotions, à savoir la peur, l’humiliation et l’espoir, Dominique Moïsi a constaté que le monde est devenu inquiétant, chaotique et plus ambivalent. Reflet de notre société, les séries révéleraient selon lui notre fascination pour le chaos, notre nostalgie de l’ordre, la fin du rêve américain, la menace Russe, la lutte américaine (et mondiale) face au terrorisme et la peur du monde à venir.

Occupied, série norvégienne

Tout comme un tableau de Munch, un dessin de Schiele ou une fresque de Klimt semblaient annoncer la catastrophe à venir à la veille de la Première Guerre Mondiale, les séries s’avèrent tout aussi efficaces pour prévoir ce qui va arriver. Dans la série norvégienne Occupied dans laquelle le talentueux scénariste Jo Nesbø a imaginé l’occupation russe en Norvège, avant même que la Russie ne se réapproprie la Crimée en 2014. Jugée « insultante » par Poutine au point de déclencher une crise diplomatique, Occupied s’intéresse à la décomposition de la démocratie, décriée dans de nombreux pays.

Autre exemple dans lequel on ne sait si la fiction inspire la réalité ou si la réalité rejoint tristement la fiction : dans Game of Thrones, l’univers créé par les scénaristes fait référence au Moyen Age, au Monde Antique et à Byzance. La série, essentiellement écrite par David Benioff, D.B. Weiss et George R.R. Martin, évoque pourtant le Moyen Orient d’aujourd’hui (qui serait selon l’auteur l’équivalent du Moyen Age d’hier), avec ses exécutions, le triomphe de la mort, et l’effet de sidération que la violence provoque, notamment en Syrie. La série traduit aussi les inquiétudes sur l’avenir du monde, avec une phrase qui revient inlassablement : « Winter is coming » (l’hiver approche).

Dans Homeland la fiction s’est inspirée des attentats du 11 septembre 2001, illustrant le fait que la géopolitique s’était invitée dans le quotidien des américains, puis du reste du monde. En faisant évoluer l’action au gré des préoccupations américaines (successivement l’Irak, le Liban, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Europe), la série devient un véritable miroir de l’évolution du monde et du rapport des États-Unis au reste de la planète. Elle nous invite à nous résigner à vivre dans un monde où les attentats sont devenus fréquents, en nous faisant assister à d’autres attentats au cours des différentes saisons et nous invite à nous questionner sur la version officielle (« la guerre contre le terrorisme ») tout au long des épisodes.

House of Cards…quand la réalité dépasse la fiction

House of Cards, série qui évoque depuis cinq saisons la crise démocratique américaine incarnée par le Président Franck Underwood, a été rattrapée par le vrai Président des États-Unis, Donald Trump, qui a déclaré pendant sa campagne « Je pourrais me poser au milieu de la 5e Avenue et tirer sur quelqu’un, je ne perdrais pas d’électeurs », dépassant tous les scénarios imaginés dans les diverses saisons de la série. House of Cards semble presque préparer l’opinion à l’arrivée du Président actuel.

La France s’est progressivement mise à proposer des séries flirtant avec la géopolitique, comme le Bureau des Légendes ou Baron Noir qui mêlent fiction et anecdotes réelles avec un certain talent, sans connaître l’impact mondial des séries anglo-saxonnes.

Des plateaux de tournage aux universités prestigieuses

Autrefois les critiques analysaient les tableaux, les livres ou la musique. Les séries sont devenues un tel phénomène de société qu’elles sont désormais étudiées à Harvard et commentées aux Nations Unies car elles participent à une nouvelle compréhension du monde. Les meilleurs élèves des grandes universités américaines et britanniques, riches de connaissances littéraires et historiques, choisissent de devenir scénaristes dès la fin de leurs études.

Game of Thrones, la série la plus primée des Etats-Unis

Game of Thrones est sûrement l’une des séries qui a fait couler le plus d’encre : la plus récompensée de la télévision américaine (38 prix), diffusée dans 173 pays, elle est aussi l’objet d’études de M. Moïsi, qui a enseigné à Harvard, à King’s College et écrit La géopolitique des séries. Elle permet aux étudiants de philosophie de découvrir Le Prince de Machiavel à travers le personnage de Cersei Lannister, la reine, ou le monarque éclairé de Kant (dans Qu’est-ce que les lumières) grâce à la prétendante au Trône de Fer, Daenerys Targaryen. La fin de la saison 6 (juin 2016) correspondait aussi à une confrontation entre deux femmes, intégrant la politique du moment qui donnait Hillary Clinton gagnante des élections américaines et Angela Merkel, face à elle, en femme forte de l’Europe. Le dirigeant du parti espagnol Podemos a publié un livre en 2015 intitulé Les leçons politiques de Games of Thrones.

Downton Abbey écrite par Julian Fellowes suscite aussi l’intérêt des universitaires. Dans une réflexion digne de Toqueville, elle illustre le fait que les drames sont surmontables même si les temps changent, pour passer d’une société aristocratique à une société démocratique. La série traduit les bouleversements intervenus dans la société avec un regard à mi-chemin entre l’analyse historique et sociologique, composé de l’histoire événementielle (le naufrage du Titanic, l’armistice du 11 novembre 1918), les mutations économiques (la disparition des rentiers, l’arrivée des femmes sur le marché du travail) et des mœurs (vision du mariage, accélération du rythme de vie). En Asie où la série a beaucoup de succès, elle représente la fin d’un monde, mais aussi la fin d’un certain Occident.
Homeland passionne de nombreux milieux pour son rapport au pouvoir, The Wire pour son aspect social, The Crown pour son aspect historique.

Downton Abbey, la fin d’un monde

homeland-canneseries2018-masterclass-Dominique-Moisi

Les personnages sont l’objet d’études spécifiques. La bipolarité de Carry Mathison, héroïne de Homeland est à mettre en parallèle avec la dualité États-Unis/Russie ; le conflit d’appartenance de Brody illustre de son côté le mal-être américain face à un monde qu’il peine à comprendre.
Frank Underwood, dans House of Cards serait un mélange de Kissinger et de Machiavel tandis que Claire Underwood serait à mi-chemin entre une héroïne shakespearienne de Macbeth et une héroïne de Laclos, avec toute son ambiguïté morale. L’incompétence du Premier Ministre norvégien Jesper Berg, est mise en exergue dans Occupied. L’homme politique fait des choix radicaux qui mènent à l’occupation de son pays, il fuit la Norvège pour organiser le retour de son gouvernement. La solitude du pouvoir, la difficulté des choix, le manque de vie personnelle, des thèmes classiques sont abordés sous un angle intéressant car le manque de compétence en politique n’est généralement pas une priorité dans les séries.

Longtemps considéré comme un genre mineur, les séries télévisées des années ’60 à ’80 étaient regardées avec condescendance. La multiplication des chaînes du câble, l’arrivée d’Internet et les nouvelles approches de « consommation » de la télévision* ont changé la donne pendant les années ’90 : les budgets ont considérablement augmenté, des réalisateurs de grande renommée ont accepté de tourner pour le petit écran et les personnages avec plus d’étoffe et souvent plus émancipés** qu’auparavant ont attiré des acteurs primés.

Dans les années 2000 et 2010 le nombre de séries explose, pour devenir un véritable objet culturel. Alors qu’en 1999 le câble ne proposait que 23 séries, en 2014, pas moins de 328 étaient lancées aux États-Unis, pour aborder pléthore de thèmes. L’intérêt pour les séries est tel que, aux networks traditionnels (chaînes hertziennes, ABC, CBS, NBC, FOX), et  aux chaînes du câble (FX, Comedy Central, USA Network), s’ajoutent les acteurs premium du câble, (Showtime, HBO, Starz, Cinemax), et surtout les plateformes comme Netflix et les nouveaux venus, Amazon, Apple, Disney, Google, Hulu et même Facebook. Les sujets abordés par les séries se diversifient, abordant des thèmes plus « pointus » : le domaine, médical, l’enquête policière, les problèmes sociaux (drogue, alcool, divorce), la politique et la géopolitique.
Dans le monde entier des fournisseurs de contenus de poids cherchent désormais à gagner des parts de marché (comme Canal +, TF1, France 2, Arte pour la France) Ils se mènent une véritable guerre du streaming qui promet de durer.

* arrivée de la télécommande dans les années ’80 puis, dans les années ’90 : sortie de l’intégralité d’une saison (au détriment de la sortie hebdomadaire) proposée par Netflix, streaming, disponibilité des séries à toute heure (d’abord avec le DVD puis le replay), multiplication des supports pour voir la série et des supports (jeux vidéos, pages Facebook, merchandising). Des chaînes comme HBO vont même jusqu’à proposer un nouveau slogan « It’s not TV, it’s HBO ».

** les personnages « brisent le 4e mur », c’est-à-dire qu’ils s’adressent directement au téléspectateur. Dans Moonlighting (Clair de lune), Maddie et David innovent dans les années ’80 en s’adressant à nous, en commentant le scénario ou en chantant le générique. Malcolm (Malcolm in the house) nous explique sa vision du monde dans les années 2000. Frank Underwood n’hésite pas à faire des apartés pour nous mettre dans la confidence de ses jeux politiques dans House of Cards dans les années 2010.

Cannes Séries, du 4 au 11 avril 2018

Comments

Commentaire

37 Partages
Partagez31
Tweetez4
+1
Enregistrer1
Partagez1
Email