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Lorsqu’on fait le bilan d’une année cinématographique, certains thèmes reviennent avec plus ou moins d’insistance. Soit parce que ce thème-là est influencé par une mode stylistique, soit parce que le cinéma veut rendre visible un sentiment qui grandit dans notre société. Et cette année 2017 a été marquée par un sujet qui nous touche au plus profond de nous, petits ou grands : l’enfance et l’adolescence.

L’enfance a toujours été un enjeu pour les cinéastes et dans n’importe quel cinéma de genre : l’innocence, le passage à l’âge adulte, le début des responsabilités, l’apparition des premiers émois, l’ouverture à un nouveau monde, la violence qui émerge, la différenciation entre le bien et le mal, le regard distancié sur l’horreur. L’enfance est une mine d’or pour un réalisateur ou une réalisatrice dans son rôle en tant que personnage mais aussi en tant spectateur. On peut soulever cette tendance dans notre époque connectée, à un mode de consommation de l’art en général qui ressemble plus à de la boulimie cinéphage qu’à de l’appropriation d’une certaine forme de culture. Ceci additionné au fait que les plus jeunes d’entre nous ont un accès quasi illimité aux médias, aux réseaux sociaux et au streaming ; notre jeune population étant un acteur important de la construction même de la culture actuelle. D’ailleurs, les films ou séries sortis cette année notamment avec Stranger Things, It ou Thor n’ont cessé de faire sonner l’odeur de la nostalgie et de chercher l’enfant qui se cache sous les souvenirs des spectateurs des années 1980.

Ce questionnement sur la place et l’importance de la nouvelle génération dans notre époque a été l’un des points récurrents de cette année 2017. Sauf qu’au lieu d’idéaliser la chose, de réaliser une iconisation enfantine, les cinéastes n’ont cessé de les mettre dos au mur pour voir le jusqu’au-boutisme de leur limite, appréhender leurs émotions dans un monde qui leur demande trop ou qui ne les considère peut-être pas assez. Le mot considération est un terme qui sied parfaitement au thème : comment est perçue l’enfance par le cinéma, comment l’enfant est-il imagé par rapport aux personnages adultes ? L’enfance est un monde aventureux, solitaire ou en groupe, qui nous renvoie à notre mémoire, qui s’intéresse à découvrir ce que ces personnages peuvent devenir ou ne pas devenir. Dans cette interrogation, il y a cette constante volonté de connaitre son passé pour mieux comprendre son futur et cela se voit notamment à travers le genre qu’est le conte : rouage d’écriture que l’on retrouve dans Le Musée des merveilles de Todd Haynes ou dans Quelques minutes après minuit, où le jeune Conor va devoir laisser partir sa mère pour faire disparaître sa culpabilité et son mal être. Mais ces contes qui font surgir autant les larmes que l’empathie sont bien isolés dans leur manière de filmer cette innocence calfeutrée. L’approche multigénérationnelle parmi les autres sorties de l’année est moins évidente à percevoir.

Du coup, la notion d’espoir est souvent remplacée par la folie de notre époque et la noirceur qui s’en dégage. Ce qui scotche d’entrée, en 2017, c’est l’absence quasi-totale de délimitation entre la caractérisation des personnages enfants ou adolescents et ceux qui sont adultes : le traitement est quasiment similaire car les sujets qui les touchent sont les mêmes et les conséquences directes ont autant d’importance. Ce ne sont plus des êtres qui s’apprêtent prochainement à affronter un monde adulte dangereux ; non, ils affrontent déjà ce monde et sont les premières victimes collatérales d’une société empêtrée dans son aliénation comme en témoigne la défunte Hannah de 13 Reasons Why ou la jeune et dévastée Nina dans A Beautiful Day de Lynne Ramsay.

Pour cette dernière, l’innocence disparaîtra aussi rapidement que la venue d’une vengeance sanguinaire. A ce moment-là, la question du devenir se substitue à la quête de soi : il n’est plus question de passé ou de futur mais tout simplement de présent, d’une connexion ou d’une déconnexion à l’instantanée comme en atteste le fabuleux Faute d’Amour de Andrey Zvyagintsev. L’enfance est la fissure du monde pour des parents qui ne veulent pas devenir des parents. La famille semble être une chose presque antinomique avec les ambitions sociétales de nos jours. Le jeune Aliocha est un fantôme, un être invisible qui symbolise l’implosion de la notion de famille et qui montre à quel point l’enfance est autant un sujet tabou qu’oublié dans notre époque contemporaine : à partir de quand l’humain doit-il apprendre à se construire seul face au monde qui l’entoure ? A partir de quand doit-il porter le fardeau de toute une civilisation comme les jeunes cobayes de The Last Girl ou même les kids de The Stranger Things alors qu’ils combattent le mal par le mal, c’est-à-dire : eux-mêmes.

Le cinéma, cette année, a cette façon de rendre la notion d’enfance presque « absconse », comme si elle n’existait pas, ce qui a comme conséquence de diminuer les barrières de hiérarchisation et de vision du monde entre l’enfant et l’adulte : à l’image de Logan de James Mangold où X-23 (Laura) est le vrai enjeu du film. Malgré le thème de la paternité qui s’agence comme fil rouge, cette absence de flash-backs, de background antérieur montre à quel point il n’est plus question de « gosses », qu’elle n’est pas qu’une simple « gamine » qui apprend mais déjà une entité riche de sens, une machine à tuer qui dessoude toute ce qu’elle veut sur son passage et qui se bâtit sans qu’on lui donne le recul nécessaire pour apprivoiser ses erreurs. Violence, peur, gore, folie font partie du décorum qui entoure l’enfance au cinéma. L’une des premières décisions que nos jeunes personnages prennent s’apparente même à un cinéma de genre : c’est l’évasion par le road movie.

On a parlé de Logan mais l’une des pierres angulaires de l’année 2017 est American Honey d’Andrea Arnold. Un peu comme chez Harmony Korine ou Gregg Araki, le monde adulte est complètement absent, se détache de ses responsabilités, la famille est une chose qui se redéfinit socialement : ces jeunes sillonnent les routes d’une Amérique infortunée et non prospère pour se faire de la caillasse et écoutent leurs instincts en faisant leurs propres choix. Comme si ce genre de films voulait nous montrer que la construction ne passe plus par l’apprentissage ni la transmission mais par une acceptation de soi immédiate, tout comme dans Stupid Things d’Amman Abbasi. Les mains qu’on leur tend sont plus des gifles qu’ils prennent en pleine tronche qu’autres choses.

Car la jeunesse, au cinéma, ce n’est pas seulement les problèmes scolaires, les mauvaises notes, avoir des amis ou savoir si l’on va pouvoir faire le mur avec son coup d’un soir ou son premier amour, se faire une place dans la société et s’affirmer en tant qu’individu. Les thèmes sont plus précis, plus intimes face à l’éveil d’un soi ou même la disparation d’un soupir. La société a changé, fait évoluer ses mœurs et le teen movie est une chose qui n’existe presque plus tellement l’adolescence s’inscrit dans une réalité de plus en plus mature et violente. L’acceptation passe par le regard des autres mais aussi par celui de soi où il est difficile de se rendre compte du pourquoi du comment à l’image de Moonlight de Barry Jenkins, Thelma de Joachim Trier ou Grave de Julie Ducournau et leur toile de fond sur l’appropriation du corps et des émois sexuels. Que cela soit par le prisme du film d’horreur ou du film fantastique, de la trivialité ou du drame pur et dur, la jeunesse est une population qui doit naître de soi-même, subir ses galères et se sortir de la merde seul. L’adolescence est littéralement connectée à son environnement mais elle est déconnectée des autres personnes.

Ce fut déjà le cas bien auparavant, comme on l’a vu avec le remake de It, mais cette année 2017 n’a pas hésité à donner des rôles forts, aussi ambigus que doux : comme celui de Billy dans Un jour dans la vie de Billy Lynn. Ang Lee ne réalise pas un film anti guerre mais prend un chemin de traverse intéressant, parfois proche du faux et de la parodie, et décide de visualiser avec une ironie douce cette Amérique qui, pour le bien d’une démocratie auto proclamée, envoie les enfants de la patrie sur les champs de bataille alors qu’ils pourraient s’amuser comme les autres sur un terrain de foot. Au final, l’enfance est oubliée sur le devant de la scène mais reste belle et bien présente dans les coulisses de la société dépeinte dans certaines œuvres : le monde des adultes reste celui qui décide et qui utilise ses enfants comme il le souhaite à des fins personnelles. Que penser de l’hyper sexualisation dans les médias qui touche bon nombre d’acteurs de Stranger Things ?

Les acteurs, tout comme leurs personnages, sont prisés par cette tendance qui efface l’espace mental et physique qui sépare les générations, de là à noyer une innocence déjà bien attaquée. Yorgos Lanthimos, de par son film La Mise à mort du cerf sacré, redistribue parfaitement les cartes et conclut cette mouvance avec une enfance aussi souveraine voire divine que victime d’une société. Nos jeunes personnages sont la retranscription d’un univers en mutation, un chaos qui s’achemine et l’imagerie qui les accompagne témoigne du fait d’une innocence disparue.

 

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