Dans notre édito de mars, voilà qu’on interroge, non sans ironie et cynisme, la cinéphilie. L’occasion de dresser un « état du monde et du cinéma ».

Pétrifiée telle une Hermione Granger

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Le Concours, un film de Claire Simon

Lors d’un dîner, un ami me lance « mais en fait quels sont les éléments qui te font aimer un film ? ». Me voilà pétrifiée. Cette question en apparence banale pour un cinéphile se révèle finalement compliquée à exprimer, surtout quand c’est l’émotion avant tout que l’on retient. Car l’émotion, ça ne s’explique pas rationnellement. Pourtant, à l’heure du pragmatisme politique et des désillusions, il devient urgent de s’interroger sur les valeurs et l’esthétique que l’on veut défendre. C’est déjà tout le projet des candidats à la Femis qui déroulent, dans Le Concours de Claire Simon, leur idéal de cinéma, mais aussi leur sens des réalités. On se souviendra longtemps de cette jeune fille partie au plus profond de l’intime lors d’un oral et qui s’avère incapable de répondre à la question primordiale : « quels sont les films que vous aimez ? ». Elle n’en citera pas même un, pourtant « y’avait Titanic, ça s’est facile à dire quand même, tout le monde connait », commentera un des jurés après le passage de cette candidate à la cinéphilie discrète. La question se pose devant ce Concours filmé par Claire Simon. Quels choix doit-on affirmer, ceux de la masse ou les nôtres, quitte à s’exposer ? Il n’y a qu’à voir à quel point le conformisme d’unanimité qui entoure certains films empêche quiconque de les rejeter. Quoi, vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas aimé La la land ? Bon, si, je le dis. Certains seront déjà partis avant la fin de la phrase précédente. Certes le cinéma peut être un beau rêve comme dans le dernier Damien Chazelle. Un rêve pourtant rattrapé par la réalité.

edito-cinema-tempete-de-sableDe Noces à Nous nous marierons en passant par Tempête de sable, l’ultra-réalisme, le désir de dénoncer par l’art est toujours vivace au cinéma. On voit pourtant que c’est à deux vitesses. Quand les César récompensent Fatima en 2016, certains accusent ces récompenses d’être politiques, consensuelles. Car dans Fatima, que reste-t-il du cinéma ? C’est sûr que les costumes ne sont pas colorés, que personne n’y chante (on y écrit pourtant des poèmes). La caméra ne virevolte pas, le décor est familier. Pourtant, c’est aussi ce réalisme que Cannes a récompensé par deux fois en 2014 puis en 2016 avec Moi, Daniel Blake, Dheepan et le prix d’interprétation masculine pour Vincent Lindon, seul acteur professionnel du film social La loi du marché. Récemment encore, Hamé et Ekoué, réalisateurs des Derniers parisiens, étaient encensés pour leur capacité à filmer de manière réaliste les gens de Pigalle. Ils voulaient les rendre visibles, prégnants, vivants, ces gens-là qu’on ne voit pas toujours au cinéma. Pourtant, les films sur la banlieue se succèdent et se ressemblent. Quand Céline Sciamma s’attelait à filmer une Bande de filles noires en 2014, elle recevait en retour (et à tort) son illégitimité, parce qu’elle ne vient pas de là. Quand deux ans plus tard, Houda Benyamina réalise Divines avec des codes similaires, elle n’est pas taxée d’illégitimité, elle. Finalement, quand Chazelle parle de jazz on l’écoute, quand Houda filme des femmes fortes, on la regarde.

Et la femme créa Hollywood

Et la femme créa Hollywood, un film de Julia et Clara Kuperberg

Il faudrait donc être soi-même ce que l’on filme ? Almodovar, président du jury à Cannes cette année, n’aurait donc qu’à bien se tenir avec ses Talons aiguilles et autres Julieta portées à l’écran avec une sensibilité bien à lui. Aujourd’hui pourtant, on veut voir des femmes partout, tout le temps. Sauf en politique peut-être. Non pas que Marine Le Pen soit la cible favorite des médias et du cinéma aussi puisque bientôt elle sera à l’affiche (mais sous les traits de Catherine Jacob) de Chez nous de Lucas Belvaux. Les médias s’intéressent donc au destin des femmes à Hollywood. Cet Hollywood qui se bat contre Trump (les tribunes se succèdent à l’heure de la remise des prix). Il faut, pour me croire, se pencher sur l’œil du 20h du JT de France 2 du 13 février 2017 (même si on préférera regarder le documentaire des sœurs Kuperberg Et la femme créa Hollywood). Ou encore sur l’enthousiasme de la journaliste Guillemette Odicino qui, dans un article de Télérama, se réjouit que dans les contes de fée ce pourrait être désormais les hommes qui soient derrière le fourneau et les femmes qui se battent. Alors, c’est ça, on ne fait qu’inverser la tendance ? C’est sans compter les critiques reçues par l’actrice Salomé Richard venue récupérer, seins nus, son Magritte début février. Pourtant dans Baden Baden, film de Rachel Lang pour lequel l’actrice a reçu le prix d’interprétation, elle se mettait déjà à nu. On pensera aussi à Golshifteh Farahani, exilée en France car menacée dans son pays d’Iran. Elle aussi a fait de ses seins nus un symbole de liberté. Il nous faudrait donc s’indigner de voir que si l’on donne la parole à la lapine de Zootopie, l’héroïne des deux derniers Star Wars a le bec cloué par des mecs ?  L’année dernière c’était pourtant les Oscars « so white » qui étaient fustigés. Il a suffit que des femmes noires sortent de l’ombre (Les femmes de l’ombre) et soient nommées pour que l’on n’entende plus parler de discrimination. Il en faut peu pour être heureux. Sacré Balou. Le monde réel n’a qu’à bien se tenir, autour de nous tout bouge, tout s’effrite. On vante les mérites d’une femme au foyer qui a élevé ses cinq enfants, dans l’ombre de son mari candidat aux élections présidentielles. On fustige ses détournements à lui. « Je suis Pénélope » a-t-on pu lire sur certains panneaux. Nous voilà bien embêtés : que défendre comme valeurs ? La famille ? La voilà par deux fois détruite au cinéma récemment avec Les Ogres et Juste la fin du monde. A l’heure où l’on voit défiler dans la rue des anti-avortements, on repense à Zahira, l’héroïne de Noces qui s’interrogeait à propos du fœtus qu’elle portait en elle : « à partir de quand il aura une âme ? ». On se souvient aussi des petits ongles qui faisaient culpabiliser Juno dans le film éponyme de Jason Reitman.

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The Neon Demon, un film de Nicolas Winding Refn

Le cinéma n’est pas loin de nous refléter, de nous sonder. Est-ce  c’est « un miroir qu’on promène le long d’un chemin », comme le disait Stendhal du roman ? On l’a pourtant vu porté à l’écran ce roman réaliste. Ainsi le réalisateur de La loi du marché est revenu en 2016 nous parler d’une époque « que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître » avec Une vie, son adaptation d’un roman de Maupassant. La vie, il n’a cessé de la filmer. Voilà sa première héroïne à l’écran. Est-ce pour autant un film féministe ? Pas vraiment. Quoi, parce qu’elle ne parle pas beaucoup ? Non, simplement parce qu’elle se contente de vivre puis de mourir, sans faire d’éclat. S’il faut être un peu fou, mais pas trop, pour faire du cinéma, il faut être carrément dingue pour être un génie. C’est en substance ce que dit l’un des jurés du Concours quand un autre s’oppose à retenir un candidat insupportable, mais doué. Va-t-on passer à côté du nouveau Nicolas Winding Refn ? La réalité, c’est pas son truc à lui pourtant. Sa dernière héroïne (The Neon Demon) en payait certainement le prix en s’infiltrant dans le monde de la mode. Mais au fait, dans l’Aurore de Murnau, qui des filles ou des garçons parlait le plus ? Au temps du muet, comme au temps des premiers films que Lumière ! L’aventure commence met en scène, on voyait des petites gens sortir d’une usine, des trains entrer en gare. Alors je me repose la question, qu’aimes-tu dans un film ? La vie tout simplement, mais avec des complications. Après tout « le cinéma est une langue étrangère, une langue créée pour ceux qui ont besoin de voyager de l’autre côté de la vie » (Leos Carax). 

  Whitewashing et Hollywood : débat stérile ou vraie question de société?

 

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